L'Association Nationale Hector Berlioz L'avant programme Contacts
Sa bibliographie Sa discographie Quelques pages de Berlioz Berlioz en bref Liens
 
 

Tour à tour malmené et célébré

 

 

Il serait facile de ne publier que des pages qui chantent les louanges de Berlioz. Quelques épines, parfois teintées de mauvaise foi, le plus souvent d'ignorance, sont utiles toutefois pour réveiller notre sang, éventuellement pour le remuer. C'est l'objet de la publication de quelques lignes de Cioran rédigées en 1941 dans le cadre d'un texte consacré à la France, son histoire, sa mission, son destin contrarié. Comme Julien Gracq, Cioran n'a sans doute pas beaucoup écouté Berlioz, mais son avis est celui d'un nihiliste et non pas d'un cynique.

Plus sérieux (et plus célèbre) est l'article de Barbey d'Aurevilly. À l'occasion de la parution d'une partie de la correspondance du compositeur, en 1878, Barbey clame son admiration pour la musique de Berlioz et pour l'homme, qu'il a vu une fois, et qui l'a marqué pour la vie.

L'article de Reyer est un extrait de Quarante ans de musique, recueil posthume qui embrasse presque toute la seconde moitié du XIXe siècle. Paru dans le Journal des débats en 1876, il commente un livre que Reyer reçut dans le cadre du legs testamentaire de Berlioz, annoté de la main du musicien. Un livre auquel Berlioz revint sans cesse au cours de sa vie : Paul et Virginie.

Enfin, nous nous réjouissons de publier ici quelques pages du monumental Gounod que notre président, Gérard Condé, vient de publier chez Fayard. Quel sentiment éprouvait Gounod envers celui qui le précéda d'une décennie à la villa Médicis : admiration ? méfiance ? Attirance irrésistible en tout cas puisque le nom de Berlioz revient plus de 200 fois au cours des 1 072 pages de l'ouvrage de Gérard Condé !

 

C. W.

 
 
 

Berlioz vu par Cioran

 

 

Le sublime est la catégorie banale de la musique : l'élan tragique ou le thème du vaste calme, les formes de sa respiration. Rameau, Couperin ou Debussy, ce dernier apparemment si différent des premiers, sont tellement français par leur délicatesse et leur refus du tumulte ! Une dentelle qui se dissout, telle semble être leur trame sonore. Debussy est un Slave de salon ; un Paris oriental. Seul Berlioz a du souffle. Mais qui n'est pas frappé par sa fausse immensité ? Qui n'est pas irrité par sa force démonstrative, sa course à la vastitude et à la tension ? C'est un infini recherché...

 

Emil Cioran, De la France, 1941 (trad. du roumain revue et corrigée par Alain Paruit, L'Herne, 2009).

 
 
 

Berlioz selon Barbey d'Aurevilly

 

 

Quoi qu'il fît, soit qu'il écrivît des Mémoires pour la postérité, soit qu'il parlât, dans ses lettres, de cœur à cœur avec ses amis, Berlioz ne pouvait être que vrai comme la fougue, la colère, la furie, toutes les impétuosités d'une nature incoercible - que dis-je, d'une nature qui était l'Incoercibilité elle-même !... Berlioz eut, toute sa vie, la vérité et la franchise du boulet plein qui sort du canon ; et, en effet, il n'y a que les boulets creux qui fassent des paraboles.

 

C'était un boulet plein, mais le boulet était sensible. Il n'était pas de fer, comme l'autre boulet. Voilà la différence ! Et quand il ne brisait pas tout sur son passage, il se brisait lui-même et versait du sang, comme un cœur... C'est qu'il en était un ! et gonflé de tout ce qui, en fait de palpitations, d'énergies et de puissances, ait jamais pu gonfler un cœur ! Les œuvres de Berlioz sont là pour attester son génie, mais il n'y a que la vie racontée dans ses Mémoires, ou prise dans la source, plus profonde et plus immédiatement jaillissante, de ses lettres, qui puisse attester toute son âme, - cette âme de Berlioz étonnante, enthousiaste, douloureuse, exaspérée, terrible !... Berlioz, comme tant d'autres, aurait pu ne laisser que des œuvres et, parmi ceux qui savent le mieux ce que le génie coûte, personne n'aurait pu imaginer qu'il y eût, par-dessous ce génie, une pareille âme, plus surprenante et plus rare même que ce génie, et que ce génie, rigoureusement, n'impliquait pas. (...)

 

La Gloire, pour beaucoup de grands hommes, surtout dans l'ordre intellectuel, est la fille de la Mort. Mais la gloire de Berlioz, elle, malgré les douleurs d'une longue attente, ne s'est pas seulement levée du pied du tombeau sur lequel maintenant elle plane... Bien avant sa mort, il écrivait ces paroles pénétrantes et superbes, et tristes encore, quoique heureuses, à propos d'un de ses succès qui précèdent, comme les éclairs le tonnerre, le succès définitif, triomphal, immobile, éternel : «Ce qui me touche le plus dans les témoignages d'affection que je reçois (il appelait ainsi les applaudissements !), C'EST DE VOIR QUE JE SUIS MORT. Il s'est passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'impertinence d'appeler progressives ! On m'exécute à peu près partout. » Il savait trop à quel moment arrivait habituellement la gloire, et il se croyait mort parce qu'il lui en venait un peu... Mais cela était une illusion. Il n'avait pas besoin de se croire mort pour se sentir glorieux. Il avait, lui vivant, à force d'œuvres successives, à force d'efforts pour les faire entendre, à force de combats héroïques contre les châtreurs et les étrangleurs qui voulaient les mutiler et les étouffer, fait tomber sur elles les premiers rayons de la gloire, et ç'avait été presque aussi difficile que de décrocher le soleil ! Il avait vaincu les oreilles rebelles. Il avait forcé les tympans. Il avait enfin pénétré dans la forteresse des opinions bêtes ou jalouses. Il y était entré comme, dans la campagne de Russie, ce sublime régiment, qui entra dans une redoute à cheval. Il y était entré à cheval sur des chefs d'œuvre ! Le malheureux (si longtemps !) qui, pour la justification de l'affreux proverbe, n'avait jamais été prophète dans son pays, quand il l'était partout où ce n'était pas son pays ; ce génie européen, acclamé avec des frémissements de reconnaissance en Allemagne, en Russie, en Angleterre, qu'on adorait quand on l'aimait, avait eu le malheur d'être né en France et le malheur plus grand pour lui d'aimer la France, et de ne vouloir de lauriers que ceux qu'elle lui refusait, cette terre dansante des flons-flons et du vaudeville, et de la musique qui berce, - comme disait Boieldieu, qui lui reprochait, à Berlioz, parlant à sa personne, de n'être pas une berceuse de l'enfant do, l'enfant dormira tantôt  ! - Eh bien ! c'est l'histoire de cet amour infortuné et fou pour une gloire faite pour la France, que nous apprenons dans ces Mémoires et dans ces lettres, qui nous font connaître l'âme la plus ardemment violente qui ait peut-être jamais existé. (...)

 

Son berceau, à ce poète en musique, fut la poétique vallée de l'Isère. Il n'y devint pas musicien. Il l'était comme il était homme. On n'apprend pas à respirer. Le génie, dans les hommes, c'est comme la perle dans les huîtres. L'huître ne sait pas qu'elle y est. Nous non plus. On ne sait pas comment elle s'y est formée et pourquoi elle est là, dans cette vile écaille... Le génie était en Berlioz. Il y était plus fort que tout, et il emporta sa vie, comme l'Ange la tête par les cheveux du Prophète, l'arrachant aux plans de son père, qui était médecin et qui voulait que son fils fût médecin comme lui. Ah ! c'est la rabâcherie éternelle de l'histoire du génie. La Vocation luttant obstinément, désespérément contre la Paternité, obstinée aussi et furieuse. Ils croient, les pères, que vous n'êtes qu'un Enfant Prodigue, fait pour garder un jour les pourceaux et faire tuer un veau gras, un autre jour, quand vous reviendrez ; et ils vous maudissent, et vous vous en allez garder les virginales pensées de vos créations futures, ces oiseaux divins qui vous emportent dans le ciel ! Navrante recherche dans la cruauté de la destinée, ce ne fut pas son père qui maudit Berlioz, ce fut sa mère, et qui mourut, hélas ! avant d'avoir retiré de cette tête, faite pour l'auréole, sa malédiction. (...)

 

Et je ne crois pas que dans l'histoire des hommes de génie, il y en ait un de l'intensité dévorante et immanente de Berlioz. Nous sommes encore si près de son génie et de son âme, que cela nous trouble et nous empêche de le juger et de conclure. Mais parmi ceux que l'on peut appeler les plus grands Intenses de ce siècle, Byron, Alfieri, Foscolo, Leopardi, même Beethoven, le damné de la Surdité, - prenez-les tous ! Il n'en est pas un qu'on puisse comparer à Berlioz. Foscolo, un Werther, un Werther italianisé et volcanisé, devint en peu de temps un plat Carbonaro. Leopardi n'était guère qu'un infirme désespéré, qui mourut jeune encore plus de sa colonne vertébrale que de son désespoir... Byron, après une orgie de cœur ou de sens, retombait vite dans son indolence ennuyée, dans cette nonchalance efféminée de Sardanapale et de Narcisse qui se regardait dans le miroir désespérant et désespéré de ses Memoranda... Alfieri seul peut-être, Alfieri, ivre de jeunesse, semblerait avoir quelque chose de la puissance passionnée de Berlioz, quand il crevait sous lui les chevaux les plus magnifiques, lancés bride abattue à travers l'Europe, pour apaiser sa soif de sensations ; âme égarée, prenant l'espace pour l'infini ! Mais le Temps vint, ce couvre feu avec sa cendre, et l'orageux poète, le farouche Hippolyte qui aurait cassé les reins aux cheveux indomptés de Neptune, tomba dans la prose des lexiques grecs et du mariage. Tous donc, ces Intenses, ne furent intenses que par accès et que par places, excepté Beethoven, muré dans son mur. Berlioz, lui aussi, le fut toujours, et il ne s'apaisa ni ne se refroidit jamais. Après trois passions furibondes de cœur épuisées, et avec l'inépuisable amour de son art, qui, de tous ses amours, ne fut pas le moins furibond et celui qui saigna le moins, Berlioz fut repris de la furie de son premier délire pour la femme qu'il avait, comme Dante, aimée dès son âge de douze ans, et qu'il avait été quarante-neuf ans sans revoir. Il avait plus de soixante ans alors. Et cet amour ne fut pas plus une vieille romance en sentiment que la Marche du supplice ne l'est en musique. Il fut convulsif, sanglotant et sublime ! Berlioz, c'est de la combustion spontanée, et ce n'est pas qu'il flambe qui étonne, c'est qu'il ait duré, salamandre et fournaise tout ensemble, et brûlé toute une vie de soixante-sept ans !!! (...)

 

Ainsi Berlioz, le Shakespearien, trouvait partout Shakespeare, dans son amour comme dans son génie ! Il n'était pas que l'Inspiré : il était le Hanté de Shakespeare. Il l'adorait comme le spectre bien-aimé ; car nous avons tous un spectre qui revient vers nous, et que nous aimons plus que la vie ! Plusieurs fois, même dans l'existence réelle, Berlioz eut des apparitions de Shakespeare. C'était Shakespeare, quand, obligé de faire exhumer du cimetière où elle avait été enterrée Miss Smithson, sa femme morte il y avait quelques années, et tenu d'assister, comme Hamlet, à cette cérémonie funèbre, ce ne fut pas la tête d'Yorick que le fossoyeur roula sous ses pieds, mais la tête idolâtrée d'Ophélie, arrachée brutalement de ce tronc qui avait tant reposé sur son cœur et dans ses bras, à cet Hamlet épouvanté ! Et quelques jours avant sa mort, ce fut Shakespeare encore. Daniel Bernard a raconté avec un accent très pathétique cette scène shakespearienne du grand Shakespearien qui allait finir.

 

C'était à Grenoble, dans sa province natale, où on lui donnait, à Berlioz, un festival orphéonique. « Qu'on se figure - dit Bernard - une salle resplendissante de lumières, ornée de tentures, une table chargée de mets délicats, une réunion de joyeux convives attendant un des leurs qui tarde à venir... Tout à coup, une draperie s'entrouvre et un fantôme apparaît. Le spectre de Banquo ? Non ! mais Berlioz, à l'état de squelette, le visage pâle et amaigri et les yeux vagues, le chef branlant, la bouche contractée par un amer sourire. On s'empresse autour de lui, on l'acclame, on lui prend les mains, - ces mains tremblantes qui ont conduit à la victoire des armées de musiciens ! Un assistant dépose une couronne sur les cheveux blancs du vieillard. Il regarde d'un air étonné les amis, les compatriotes qui l'accablent d'hommages tardifs, mais sincères. On le félicite. Il paraît ne s'apercevoir de rien. Machinalement, il se lève pour répondre à des paroles qu'il n'a pas comprises... A ce moment, un vent furieux des Alpes s'engouffre dans la salle, soulève les rideaux, éteint les bougies ; les rafales soufflent au dehors et des éclairs déchirent la nue, illuminent d'un fauve reflet les assistants muets et terrifiés. Au milieu de la tempête, Berlioz est resté debout. Il ressemble, environné de lueurs, au Génie de la Symphonie, auquel la puissante Nature fait son apothéose dans un décor de montagnes, et avec l'aide du tonnerre, musicien gigantesque ! » (...)

 

Je l'ai vu une fois. Il me frappa beaucoup. Il était jeune encore ; c'était un blond-roux, hérissé, crispé, anguleux. Il avait le bec de l'aigle et le poil du lion, et l'étrange aspect d'un animal héraldique. De froncement et d'expression, il ressemblait à ce lion qu'on a fait disparaître de la terrasse des Tuileries, qui mordait, en se rechignant, un serpent. Il en avait mordu, sans doute, mais encore plus de ces moucherons, vil excrément de la terre, qui faisaient rugir dans la Fable le royal quadrupède et qu'il aurait dû dédaigner. Il ne le put pas. Là s'arrêta, contre ce fétu, le flot irrésistible de toutes les puissances de cet océan... Artiste énorme, cœur aux colères de Samson contre les Philistins, il ne décoléra jamais un seul jour, une seule minute de sa vie. Comment se serait-il apaisé ?... Il n'avait pas ce qui apaise. Homme sans foi de ces jours mauvais, il ne connaissait, comme les artistes de ce temps, que le Beau pour tout Dieu, le Beau qu'ils produisent... Peut-être ne pensa-t-il jamais à Dieu qu'en écrivant L'Enfance du Christ, ce doux chef d'œuvre. Et qui sait ? peut-être aussi, dans sa bonté, Dieu l'a-t-il pris pour une prière !...

 Jules Barbey d'Aurevilly, Le Constitutionnel, 16 décembre 1878.

 
 
 

À propos de Paul et Virginie

 

(25 novembre 1876.)

 

Berlioz m'a légué, en mourant, un exemplaire de Paul et Virginie annoté de sa main. Les mots admirable, touchant , sublime, dramatique, délicieux, déchirant reviennent souvent sous le crayon de l'illustre maître, et plus d'un passage du chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre le fait songer à son poète préféré, au chantre de Didon et d'Enée.

Les enfants se sont égarés dans le bois…

 

Paul fit asseoir Virginie et se mit à courir çà et là, tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais, mais il se fatigua en vain. Il monta en haut d'un grand arbre pour découvrir au moins la montagne des Trois-Mamelles, mais il n'aperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont quelques-uns étaient éclairés par les derniers rayons du soleil couchant. Cependant l'ombre des montagnes couvrait déjà les forêts dans les vallées; le vent se calmait comme il arrive au coucher du soleil; un profond silence régnait dans ces solitudes et on n'y entendait d'autres bruits que le bramement des cerfs qui venaient chercher leur gîte dans ces lieux écartés. Paul, dans l'espoir que quelque chasseur pourrait l'entendre, cria alors de toute sa force : « Virginie !... Virginie !... »

 

« Musique et peinture, s'écrie Berlioz enthousiasmé, c'est digne de Virgile! »

Ailleurs, ému par la description du paysage appelé le REPOS DE VIRGINIE, il écrit en marge du livre : « Merveilleux de grâce et de naturel ».

Puis c'est encore Virgile dont cette délicieuse églogue évoque le souvenir :

Nos repas étaient suivis des chants et des danses de ces deux jeunes gens. Virginie chantait le bonheur de la vie champêtre et les malheurs des gens de mer que l'avarice porte à naviguer sur un élément furieux plutôt que de cultiver la terre qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois, à la manière des noirs, elle exécutait avec Paul une pantomime. La pantomime est le premier langage de l'homme, elle est connue de toutes les nations; elle est si naturelle et si expressive que les enfants des blancs ne tardent pas à l'apprendre dès qu'ils ont vu ceux des noirs s'y exercer. Virginie, se rappelant dans les lectures que lui faisait sa mère, les histoires qui l'avaient le plus touchée, en rendait les principaux événements avec beaucoup de naïveté. Tantôt au son du tam-tam de Domingue, elle se présentait sur la pelouse portant une cruche sur sa tête; elle s'avançait avec timidité à la source d'une fontaine voisine pour y puiser de l'eau. Domingue et Marie, représentant les bergers de Madian, lui défendaient l'approche et feignaient de la repousser. Paul accourait à son secours, battait les bergers, remplissait la cruche de Virginie, et, la lui posant sur la tête, il lui mettait en même temps une couronne de fleurs rouges de pervenche qui relevait la blancheur de son teint. Alors, me prêtant à leurs jeux, je me chargeais du personnage de Raguel, et j'accordais à Paul ma fille Séphora en mariage.

 

Qu'on me permette encore de citer ce fragment où Berlioz a senti passer le souffle shakespearien, et qu'il a annoté ainsi : « Divin… o sweet love! »

 

Quand du haut de la montagne je t'aperçois au fond de ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers comme un bouton de rose. Si tu marches vers la maison de nos mères, la perdrix qui court vers ses petits a un corsage moins beau, une démarche moins légère. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n'ai pas besoin de te voir pour te retrouver ; quelque chose de toi que je ne puis dire reste pour moi dans l'air où tu passes, sur l'herbe où tu t'assieds. Lorsque je t'approche, tu ravis tous mes sens. L'azur du ciel est moins beau que le bleu de tes yeux, le chant du bengali moins doux que le son de ta voix. Si je te touche seulement du bout du doigt, tout mon corps frémit de plaisir… Dis-moi par quel charme tu as pu m'enchanter. Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citronnier que j'ai cueillie dans la forêt, tu la mettras la nuit près de ton lit. Mange ce rayon de miel, je l'ai pris pour toi au haut de ce rocher. Mais auparavant repose-toi sur mon sein et je serai délassé.

 

C'est ainsi que parle à sa bien-aimée le fils de Marguerite. Virginie lui répond :

 

O mon frère, les rayons du soleil le matin au haut du rocher ma donnent moins de joie que ta présence. J'aime bien ma mère, j'aime bien la tienne, mais quand elles t'appellent mon fils, je les aime encore davantage. Les caresses qu'elles te font me sont plus sensibles que celles que j'en reçois. Tu me demandes pourquoi tu m'aimes? Mais tout ce qui a été élevé ensemble s'aime. Vois mes oiseaux : élevés dans les mêmes nids, ils s'aiment comme nous. Écoute comme ils s'appellent et se répondent d'un arbre à l'autre. De même que, quand l'écho me fait entendre les airs que tu joues sur ta flûte au sommet de la montagne, j'en répète les paroles au fond de ce vallon…

 

Oui, cela est divin, sublime et digne de Shakespeare. Mais pourquoi Berlioz, laissant le crayon pour la plume et s'inspirant de ces pages qui le ravissaient, ne nous a-t-il pas donné un pendant à l'admirable adagio de Roméo et Juliette ?

Plus loin ce sont des colères et des naïvetés enfantines. Virginie cesse-t-elle de tutoyer Paul : « Elle lui dit vous ! la malheureuse !... je la tuerais ! » Et il traite de belle façon le missionnaire, « l'homme vêtu d'une soutane bleue » qui vient au nom de M. de La Bourdonnais – et de la providence – ordonner à Virginie de partir. En lisant l'apostrophe malsonnante que Berlioz lance au confesseur de madame de la Tour, on croirait entendre ces spectateurs indignés qui menacent le traître dans les drames du boulevard. On dit à Paul que le voyage de Virginie n'aura pas lieu, que sa sœur restera, et il se laisse emmener sans rien dire. « Oh ! malheureux, s'écrie Berlioz, il ne fallait pas t'en aller ! » Un calembour, peut-être involontaire, que Bernardin de Saint-Pierre met dans la bouche d'une des amies de Virginie lui parait une « simple bétise »… – «.. Quand viendrez-vous nous voir ?... – Aux cannes de sucre, répondait Virginie. – Votre visite nous sera encore plus agréable et plus douce », reprenait la jeune fille.

Le vieillard disant à Paul : « Celui qui fait produire à un terrain une gerbe de blé de plus leur rend un plus grand service que celui qui leur donne un livre » ; Paul répondant au vieillard : « Oh ! celle qui a planté ce papayer a fait aux habitants de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si elle leur avait donné une bibliothèque », méritent l'un et l'autre le reproche que leur fait Berlioz d'avoir émis un absurde paradoxe, et « une ridicule proposition ». Il défend aussi les Crotoniates contre Bernardin de Saint-Pierre d'avoir brûlé vif Pythagore, tandis « qu'ils voulaient seulement incendier sa maison ». – La vie de l'homme qui « avec tous ses projets s'élève comme une petite tour dont la mort est le couronnement » lui semble non sans raison une comparaison ridicule. Et à cette opinion, « répandue chez tous les peuples de la terre », que « la vérité se présente à nous quelquefois pendant le sommeil,… que les plus grands hommes de l'antiquité ont ajouté aux songes, entre autres Alexandre, César, les Scipions, les deux Catons et Brutus », le sceptique lecteur répond : « Belle raison pour y croire ! » Chaque péripétie du naufrage arrache à Berlioz une exclamation nouvelle : « Drame grandiose,… terrible,… descriptions incomparables,… navrant, sublime,… digne d'une éternelle admiration ! »

Revenons maintenant un peu en arrière pour citer encore l'une des pages les plus merveilleuses du livre :

 

Il faisait une de ces nuits délicieuses si communes entre les tropiques et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas la beauté. La lune paraissait au milieu du firmament entourée d'un rideau de nuages que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de l'île et sur leurs pitons, qui brillaient d'un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, bruissaient dans l'herbe. Les étoiles étincelaient au ciel et se réfléchissaient au sein de la mer, qui répétait leurs images tremblantes. Virginie parcourait avec des regards discrets son vaste et sombre horizon…

 

Fils de Shakespeare ! écrit Berlioz. Mais ne s'est-il pas souvenu de ce poétique tableau, de cette nuit étoilée, de ces bruissements d'insectes dans les herbes, de ces murmures d'oiseaux, quand il a composé l'immortel duo que chantent, dans Béatrix et Bénédict, Hero et Ursule ?

En tête du livre il a placé une phrase de quatre mesures, deux tierces de flûte probablement, auxquelles répondent à l'octave inférieure deux tierces de clarinette. Et la même phrase, reproduite à la dernière page, mais dans le mode mineur cette fois, est augmentée d'une rentrée intermédiaire de hautbois ou de cor anglais qui la traverse comme un sanglot déchirant.

Oh ! ce n'est qu'une phrase de quatre mesures, pas davantage ; mais cette phrase de quatre mesures, c'est Berlioz qui l'a écrite…

 

(Journal des Débats.)

Ernest Reyer, Quarante ans de musique. Paris, Calmann-Lévy, 1909, p. 190-195.

 
 
 

Gounod et Berlioz

 

 

« Berlioz a été l'une des plus profondes admirations de ma jeunesse » écrit Gounod dans sa Préface à la correspondance inédite d'Hector Berlioz, rappelant, dans ce texte ému comme il s'enivrait aux répétitions de ses concerts. Il y saisit l'occasion de développer certains thèmes qui lui sont chers : « Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que les autres, et pour qui l'exception devient la règle. […] Or ce sont les exceptions qui mènent le monde. […] Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route qu'ils ont frayée, oh ! alors vient le troupeau de Panurge. […] Vous voulez que trente-six millions de brebis fassent un berger ? […] La lumière va de l'individu à la multitude, […] du soleil aux planètes. »

Évoquant le critique, Gounod tenait à souligner : « Si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient, jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble, généreuse et loyale nature. » Sa prudence envers la Symphonie fantastique (qu'il avait découverte en 1836 mais qu'on ne recommençait à jouer à Paris, de loin en loin, que depuis la guerre après vingt ans d'absence au concert), se comprend : on n'y voyait alors qu'une œuvre immature. « Quelque discutée cependant que puisse être une semblable composition, elle révèle, dans le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention absolument supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve dans toutes ses œuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une foule d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus jusqu'à lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens : il a révolutionné le domaine de l'instrumentation, et, sous ce rapport du moins, on peut dire qu'il a “fait école”. »

Enfin Gounod attirait l'attention sur deux partitions tardives, le Te Deum et Béatrice et Bénédict, puis concluait : « Si les œuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes lettres [adressées à Humbert Ferrand] fera mieux encore : elles le feront aimer. » On ignore quelle connaissance il avait put prendre de Benvenuto Cellini et du Requiem lors de leur création mais, peu de jours avant la date fixée de son départ pour Rome, il eut la révélation de la symphonie dramatique Roméo et Juliette qui devait être créée le 24 novembre 1839. Assistant à la répétition générale, il fut si frappé par le motif du serment («  Jurez donc par l'auguste symbole  ») qu'il étonna Berlioz en le lui rejouant de mémoire. Plus tard, Gounod recopia les Stances et nota, au dessus des mesures 18 et 19 : « Avec ivresse, cette phrase, sublime ! sublime !! ». Arrivé à Rome, en 1840, il demande à sa mère de lui envoyer les Hymnes sacrées de Turquety auxquels son grand aîné s'intéresse alors.

Dans sa correspondance [qu'elle lui adresse alors] de 1840-1842, le nom de Berlioz revient souvent, comme compositeur ou comme critique (elle n'en cite pas d'autres) ; elle lit le Journal des débats. Elle imagine que Berlioz (ou Meyerbeer) devraient écrire la musique pour accompagner le retour des cendres de Napoléon ; elle se réjouit du succès de la Symphonie funèbre et triomphale. « Deux journalistes conviennent qu'étant allés à ces concerts avec la certitude qu'ils auraient à blâmer en sont sortis fort surpris de n'avoir que des éloges à donner sur les beaux chants et la clarté de cette musique. Frédéric Vouhier (?) fait un poème pour Berlioz en ce moment, je lui souhaite un succès qui le console des mauvais jours passés. »

En décembre 1851, Berlioz confia à Gounod la partition de son Te Deum dont il eut ainsi la primeur bien avant sa création. En retour, Gounod offrit à Berlioz une copie de la fin du troisième acte de Sapho et lui soumit ses chœurs d'Ulysse.

En août 1862, encore sous le coup de l'échec de La Reine de Saba, Gounod s'en fut à Bade, en compagnie de Bizet, assister à la création de Béatrice et Bénédict, le 9 août. Parmi les « beautés de premier ordre » qu'il releva dans la partition il écrivit à sa femme, le soir même, à propos du Duo nocturne  : « [C'est] un modèle achevé de ce que le silence du soir et le calme de la nature peuvent faire descendre dans l'âme de rêverie et de tendresse. Il y a dans l'orchestre des murmures divins qui trouvent leur place dans cette admirable peinture sans rien ôter aux voix de leur délicieuse cantilène : c'est absolument beau et parfait : c'est immortel comme ce que les plus grands maîtres ont écrit de plus suave et de plus profond. » Et, sur le compositeur, il ajoutait : « Berlioz est à la fois un génie d'une candeur d'enfant et d'une complexité de spiritualisme inouïe : il est tantôt naïf et simple comme Fiesole ou Pérugin, et tantôt abstrait comme un rationaliste allemand. » Et, le surlendemain : « J'ai beaucoup causé avec lui ; il m'a dit, les larmes dans les yeux et la voix émue, que mon arrivée ici lui faisait du bien et qu'il m'en était très reconnaissant : j'ai compris une fois de plus quel devoir c'est pour un artiste d'avouer et de professer loyalement ce qu'il aime, et combien de consolation on peut voler à son semblable en gardant sa conscience captive sous de lâches réserves. Je sens que j'aime Berlioz pour l'art qu'il exprime et comme l'art qu'il exprime, et il faudrait qu'il me fît bien du mal pour me faire oublier le bien qu'il m'a fait. » À Cécile Rhoné, le 10 août, il donnait une analyse encore plus fine : « Il y a dans Berlioz deux hommes, deux êtres : 1° Un enfant - garçon ou fille - adorable de charme, de douceur, de tendresse, d'abandon naïf. 2° Un être fait – homme ou femme – brûlant, passionné, profond, penseur et rêveur, souvent emporté jusqu'au vertige et souvent raisonneur jusqu'à la subtilité. C'est, je crois, dans cette dualité d'organisation – si l'on peut dire – qu'il faut chercher l'explication du peu de succès de Berlioz, en général, auprès de ce qu'on appelle le Public. […] Berlioz a oublié, ou plutôt dédaigné de faire contrôler sa musique ; c'est de l'or qui n'est pas monnayé ; donc il ne circule pas. » Dans Les Auteurs, en 1873, Gounod remarquera : « Le génie est une candeur : le génie est une croyance : il a toujours l'âge de l'enfant, parce qu'il en a l'abandon. Vous ne trouverez jamais de véritable grandeur chez les hommes d'où l'enfant a complètement disparu. »

Une lettre de Gounod à sa belle-mère, en septembre 1863, nous apprend qu'il avait pu se faire prêter en secret la partition d'orchestre manuscrite des Troyens, peu de temps avant leur création, grâce à la complicité de l'éditeur Choudens : « La curiosité toujours et l'admiration souvent m'ont pris pendant cette journée de lecture » au point de l'empêcher de sortir de son bureau... Le 4 novembre 1864, pour l'anniversaire de la création des Troyens, Gounod chanta, en privé, le duo « Nuit d'ivresse » avec Madame Barthe ainsi que la Chanson d'Hylas « Vallon sonore ». C'est à l'occasion de ce concert-surprise qui le toucha beaucoup, que Berlioz, citant Virgile à propos de Gounod, écrivit qu'il fourbissait ses armes en cachette, phrase interprétée à contresens par Adolphe Boschot. En mai 1866, Berlioz soutint vivement la candidature de Gounod à l'Institut contre celle de Félicien David en invoquant la valeur du Prélude de Faust que l'auteur du Désert eût été bien incapable d'écrire ; Le Vendredi saint qu'il venait d'entendre l'avait aussi beaucoup frappé.

On comprend que, le 12 mai 1867, Berlioz se soit plaint à Auguste Morel : « Carvalho et Gounod ne m'ont pas envoyé de billet pour voir leur ouvrage [ Roméo et Juliette créé le 27 avril] en conséquence je ne l'ai pas vu. Pourtant l'autre jour Gounod à l'Institut m'a embrassé, je ne sais pas pourquoi. » Carvalho craignait-il que la présence de Berlioz (que l'on savait hostile à une transposition scénique de la pièce) nuise au succès ? C'est sans doute un peu après, que Gounod dédia à Berlioz le Stabat Mater composé à l'époque des répétitions de Roméo « et cela sans vous faire préalablement aucune sommation respectueuse ». On n'a pas de documents sur leurs relations ultérieures sinon que, le 15 août 1868, Gounod pressenti pour faire partie du jury du concours d'orphéons de Grenoble présidé par Berlioz était resté à Morainville ce jour-là, en pleine dépression.

Berlioz rendit le dernier soupir le 8 mars 1869. Le 11, en l'église de la Trinité, l'orchestre et les chœurs de l'Opéra et l'orchestre Pasdeloup, tour à tour, exécutèrent la Marche d'Alceste , l'Hostias de son propre Requiem, des extraits des requiem de Mozart et de Cherubini, le second mouvement de la 7e Symphonie de Beethoven. À l'orgue on entendit une transcription de la Marche des Pèlerins d'Harold en Italie tandis que le septuor des Troyens, initialement prévu, fut remplacé par une marche de Litolff en l'honneur de Meyerbeer. Le cortège se rendit au cimetière Montmartre : Thomas, Gounod, Reyer et le baron Taylor tenaient les cordons du poêle. Devant la tombe ouverte Gounod, notamment, prit la parole au nom de la Société des auteurs et compositeurs mais on ignore en quels termes. En conclusion on pourrait suggérer que Berlioz était un classique qui trouva dans le romantisme l'occasion de perdre la tête et Gounod un romantique cherchant dans le classicisme un équilibre salutaire.

 

    Gérard Condé, Charles Gounod. Paris, Fayard, 2009, p. 962-963 et 283-285.