Berlioz
selon Barbey d'Aurevilly
Quoi
qu'il fît, soit qu'il écrivît des Mémoires
pour la postérité, soit qu'il parlât, dans
ses lettres, de cœur à cœur avec ses amis, Berlioz ne pouvait
être que vrai comme la fougue, la colère, la furie, toutes
les impétuosités d'une nature incoercible - que dis-je,
d'une nature qui était l'Incoercibilité elle-même
!... Berlioz eut, toute sa vie, la vérité et la franchise
du boulet plein qui sort du canon ; et, en effet, il n'y a que les boulets
creux qui fassent des paraboles.
C'était
un boulet plein, mais le boulet était sensible. Il n'était
pas de fer, comme l'autre boulet. Voilà la différence
! Et quand il ne brisait pas tout sur son passage, il se brisait lui-même
et versait du sang, comme un cœur... C'est qu'il en était un
! et gonflé de tout ce qui, en fait de palpitations, d'énergies
et de puissances, ait jamais pu gonfler un cœur ! Les œuvres de Berlioz
sont là pour attester son génie, mais il n'y a que la
vie racontée dans ses Mémoires, ou prise dans
la source, plus profonde et plus immédiatement jaillissante,
de ses lettres, qui puisse attester toute son âme, - cette âme
de Berlioz étonnante, enthousiaste, douloureuse, exaspérée,
terrible !... Berlioz, comme tant d'autres, aurait pu ne laisser que
des œuvres et, parmi ceux qui savent le mieux ce que le génie
coûte, personne n'aurait pu imaginer qu'il y eût, par-dessous
ce génie, une pareille âme, plus surprenante et plus
rare même que ce génie, et que ce génie, rigoureusement,
n'impliquait pas. (...)
La
Gloire, pour beaucoup de grands hommes, surtout dans l'ordre intellectuel,
est la fille de la Mort. Mais la gloire de Berlioz, elle, malgré
les douleurs d'une longue attente, ne s'est pas seulement levée
du pied du tombeau sur lequel maintenant elle plane... Bien avant sa
mort, il écrivait ces paroles pénétrantes et superbes,
et tristes encore, quoique heureuses, à propos d'un de ses succès
qui précèdent, comme les éclairs le tonnerre, le
succès définitif, triomphal, immobile, éternel
: «Ce qui me touche le plus dans les témoignages d'affection
que je reçois (il appelait ainsi les applaudissements !), C'EST
DE VOIR QUE JE SUIS MORT. Il s'est passé en vingt ans tant de
choses que j'ai l'impertinence d'appeler progressives ! On m'exécute
à peu près partout. » Il savait trop à quel
moment arrivait habituellement la gloire, et il se croyait mort parce
qu'il lui en venait un peu... Mais cela était une illusion. Il
n'avait pas besoin de se croire mort pour se sentir glorieux. Il avait,
lui vivant, à force d'œuvres successives, à force d'efforts
pour les faire entendre, à force de combats héroïques
contre les châtreurs et les étrangleurs qui voulaient les
mutiler et les étouffer, fait tomber sur elles les premiers rayons
de la gloire, et ç'avait été presque aussi difficile
que de décrocher le soleil ! Il avait vaincu les oreilles rebelles.
Il avait forcé les tympans. Il avait enfin pénétré
dans la forteresse des opinions bêtes ou jalouses. Il y était
entré comme, dans la campagne de Russie, ce sublime régiment,
qui entra dans une redoute à cheval. Il y était entré
à cheval sur des chefs d'œuvre ! Le malheureux (si longtemps
!) qui, pour la justification de l'affreux proverbe, n'avait jamais
été prophète dans son pays, quand il l'était
partout où ce n'était pas son pays ; ce génie européen,
acclamé avec des frémissements de reconnaissance en Allemagne,
en Russie, en Angleterre, qu'on adorait quand on l'aimait, avait eu
le malheur d'être né en France et le malheur plus grand
pour lui d'aimer la France, et de ne vouloir de lauriers que ceux qu'elle
lui refusait, cette terre dansante des flons-flons et du vaudeville,
et de la musique qui berce, - comme disait Boieldieu, qui
lui reprochait, à Berlioz, parlant à sa personne, de n'être
pas une berceuse de l'enfant do, l'enfant dormira tantôt
! - Eh bien ! c'est l'histoire de cet amour infortuné
et fou pour une gloire faite pour la France, que nous apprenons dans
ces Mémoires et dans ces lettres, qui nous font connaître
l'âme la plus ardemment violente qui ait peut-être jamais
existé. (...)
Son
berceau, à ce poète en musique, fut la poétique
vallée de l'Isère. Il n'y devint pas musicien. Il l'était
comme il était homme. On n'apprend pas à respirer. Le
génie, dans les hommes, c'est comme la perle dans les huîtres.
L'huître ne sait pas qu'elle y est. Nous non plus. On ne sait
pas comment elle s'y est formée et pourquoi elle est là,
dans cette vile écaille... Le génie était en Berlioz.
Il y était plus fort que tout, et il emporta sa vie, comme l'Ange
la tête par les cheveux du Prophète, l'arrachant aux plans
de son père, qui était médecin et qui voulait que
son fils fût médecin comme lui. Ah ! c'est la rabâcherie
éternelle de l'histoire du génie. La Vocation luttant
obstinément, désespérément contre la Paternité,
obstinée aussi et furieuse. Ils croient, les pères, que
vous n'êtes qu'un Enfant Prodigue, fait pour garder un jour les
pourceaux et faire tuer un veau gras, un autre jour, quand vous reviendrez
; et ils vous maudissent, et vous vous en allez garder les virginales
pensées de vos créations futures, ces oiseaux divins qui
vous emportent dans le ciel ! Navrante recherche dans la cruauté
de la destinée, ce ne fut pas son père qui maudit Berlioz,
ce fut sa mère, et qui mourut, hélas ! avant d'avoir retiré
de cette tête, faite pour l'auréole, sa malédiction.
(...)
Et
je ne crois pas que dans l'histoire des hommes de génie, il y
en ait un de l'intensité dévorante et immanente de Berlioz.
Nous sommes encore si près de son génie et de son âme,
que cela nous trouble et nous empêche de le juger et de conclure.
Mais parmi ceux que l'on peut appeler les plus grands Intenses de ce
siècle, Byron, Alfieri, Foscolo, Leopardi, même Beethoven,
le damné de la Surdité, - prenez-les tous ! Il n'en est
pas un qu'on puisse comparer à Berlioz. Foscolo, un Werther,
un Werther italianisé et volcanisé, devint en peu de temps
un plat Carbonaro. Leopardi n'était guère qu'un infirme
désespéré, qui mourut jeune encore plus de sa colonne
vertébrale que de son désespoir... Byron, après
une orgie de cœur ou de sens, retombait vite dans son indolence ennuyée,
dans cette nonchalance efféminée de Sardanapale et de
Narcisse qui se regardait dans le miroir désespérant et
désespéré de ses Memoranda... Alfieri
seul peut-être, Alfieri, ivre de jeunesse, semblerait avoir quelque
chose de la puissance passionnée de Berlioz, quand il crevait
sous lui les chevaux les plus magnifiques, lancés bride abattue
à travers l'Europe, pour apaiser sa soif de sensations ; âme
égarée, prenant l'espace pour l'infini ! Mais le Temps
vint, ce couvre feu avec sa cendre, et l'orageux poète, le farouche
Hippolyte qui aurait cassé les reins aux cheveux indomptés
de Neptune, tomba dans la prose des lexiques grecs et du mariage. Tous
donc, ces Intenses, ne furent intenses que par accès et que par
places, excepté Beethoven, muré dans son mur. Berlioz,
lui aussi, le fut toujours, et il ne s'apaisa ni ne se refroidit jamais.
Après trois passions furibondes de cœur épuisées,
et avec l'inépuisable amour de son art, qui, de tous ses amours,
ne fut pas le moins furibond et celui qui saigna le moins, Berlioz fut
repris de la furie de son premier délire pour la femme qu'il
avait, comme Dante, aimée dès son âge de douze ans,
et qu'il avait été quarante-neuf ans sans revoir. Il avait
plus de soixante ans alors. Et cet amour ne fut pas plus une vieille
romance en sentiment que la Marche du supplice ne
l'est en musique. Il fut convulsif, sanglotant et sublime ! Berlioz,
c'est de la combustion spontanée, et ce n'est pas qu'il flambe
qui étonne, c'est qu'il ait duré, salamandre et fournaise
tout ensemble, et brûlé toute une vie de soixante-sept
ans !!! (...)
Ainsi
Berlioz, le Shakespearien, trouvait partout Shakespeare, dans son amour
comme dans son génie ! Il n'était pas que l'Inspiré :
il était le Hanté de Shakespeare. Il l'adorait comme le
spectre bien-aimé ; car nous avons tous un spectre qui revient
vers nous, et que nous aimons plus que la vie ! Plusieurs
fois, même dans l'existence réelle, Berlioz eut des apparitions
de Shakespeare. C'était Shakespeare, quand, obligé de
faire exhumer du cimetière où elle avait été
enterrée Miss Smithson, sa femme morte il y avait quelques années,
et tenu d'assister, comme Hamlet, à cette cérémonie
funèbre, ce ne fut pas la tête d'Yorick que le fossoyeur
roula sous ses pieds, mais la tête idolâtrée d'Ophélie,
arrachée brutalement de ce tronc qui avait tant reposé
sur son cœur et dans ses bras, à cet Hamlet épouvanté !
Et quelques jours avant sa mort, ce fut Shakespeare encore. Daniel Bernard
a raconté avec un accent très pathétique cette
scène shakespearienne du grand Shakespearien qui allait finir.
C'était
à Grenoble, dans sa province natale, où on lui donnait,
à Berlioz, un festival orphéonique. « Qu'on
se figure - dit Bernard - une salle resplendissante de lumières,
ornée de tentures, une table chargée de mets délicats,
une réunion de joyeux convives attendant un des leurs qui tarde
à venir... Tout à coup, une draperie s'entrouvre et un
fantôme apparaît. Le spectre de Banquo ? Non !
mais Berlioz, à l'état de squelette, le visage pâle
et amaigri et les yeux vagues, le chef branlant, la bouche contractée
par un amer sourire. On s'empresse autour de lui, on l'acclame, on lui
prend les mains, - ces mains tremblantes qui ont conduit à
la victoire des armées de musiciens ! Un assistant dépose
une couronne sur les cheveux blancs du vieillard. Il regarde d'un air
étonné les amis, les compatriotes qui l'accablent d'hommages
tardifs, mais sincères. On le félicite. Il paraît
ne s'apercevoir de rien. Machinalement, il se lève pour répondre
à des paroles qu'il n'a pas comprises... A ce moment, un vent
furieux des Alpes s'engouffre dans la salle, soulève les rideaux,
éteint les bougies ; les rafales soufflent au dehors et
des éclairs déchirent la nue, illuminent d'un fauve reflet
les assistants muets et terrifiés. Au milieu de la tempête,
Berlioz est resté debout. Il ressemble, environné de lueurs,
au Génie de la Symphonie, auquel la puissante Nature fait son
apothéose dans un décor de montagnes, et avec l'aide du
tonnerre, musicien gigantesque ! » (...)
Je
l'ai vu une fois. Il me frappa beaucoup. Il était jeune encore ;
c'était un blond-roux, hérissé, crispé,
anguleux. Il avait le bec de l'aigle et le poil du lion, et l'étrange
aspect d'un animal héraldique. De froncement et d'expression,
il ressemblait à ce lion qu'on a fait disparaître de la
terrasse des Tuileries, qui mordait, en se rechignant, un serpent. Il
en avait mordu, sans doute, mais encore plus de ces moucherons, vil
excrément de la terre, qui faisaient rugir dans la Fable
le royal quadrupède et qu'il aurait dû dédaigner.
Il ne le put pas. Là s'arrêta, contre ce fétu, le
flot irrésistible de toutes les puissances de cet océan...
Artiste énorme, cœur aux colères de Samson contre les
Philistins, il ne décoléra jamais un seul jour, une seule
minute de sa vie. Comment se serait-il apaisé ?... Il n'avait
pas ce qui apaise. Homme sans foi de ces jours mauvais, il ne connaissait,
comme les artistes de ce temps, que le Beau pour tout Dieu, le Beau
qu'ils produisent... Peut-être ne pensa-t-il jamais à Dieu
qu'en écrivant L'Enfance du Christ, ce doux chef d'œuvre.
Et qui sait ? peut-être aussi, dans sa bonté, Dieu
l'a-t-il pris pour une prière !...
Jules
Barbey d'Aurevilly, Le Constitutionnel, 16 décembre
1878.